Cet article propose une réflexion générale autour du deuil et des liens continus. Chaque expérience de deuil est singulière et certaines situations peuvent nécessiter un accompagnement professionnel adapté.
"Il faut tourner la page."
Cette phrase, on l'entend souvent lorsqu'une personne vient de perdre un proche. Elle part généralement d'une bonne intention : encourager la personne endeuillée à avancer, à retrouver une vie normale, à ne pas rester prisonnière de sa souffrance.
Pourtant, derrière cette expression se cache une idée qui peut être douloureuse : celle selon laquelle, pour aller mieux, il faudrait finir par laisser le défunt derrière soi. Mais est-ce réellement ce que signifie faire son deuil ? Et si le chemin du deuil consistait moins à couper un lien qu'à apprendre à le vivre autrement ?
Lorsqu'une personne meurt, quelque chose disparaît : sa présence physique, sa voix, ses gestes, les habitudes partagées avec elle. Mais tout ce qui constituait la relation ne disparaît pas nécessairement : les souvenirs restent, une chanson peut encore faire surgir son visage, une odeur peut rappeler instantanément un moment partagé, une recette peut continuer à être préparée "comme elle le faisait", une expression peut nous revenir avec sa voix.
Et parfois, nous continuons même à parler intérieurement à la personne disparue. Ce phénomène n'a rien d'anormal. La relation a simplement changé de forme.
Dans les années 1990, les chercheurs Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman ont notamment contribué à faire connaître le concept de continuing bonds, que l'on peut traduire par "liens continus". Cette approche du deuil remet en question l'idée selon laquelle une personne endeuillée devrait nécessairement rompre progressivement son attachement au défunt pour pouvoir se reconstruire. Au contraire, elle considère que le lien avec la personne morte peut continuer à occuper une place dans la vie du proche endeuillé, sous des formes nouvelles.
Ce lien peut être intérieur, symbolique, affectif ou même très concret : conserver une photographie, porter un bijou qui appartenait au défunt, prolonger une tradition familiale, parler de lui ou d'elle aux enfants, visiter régulièrement sa tombe, lui écrire une lettre, regarder un film que l'on aimait partager, ou simplement penser à cette personne lors d'un événement important.
Toutes ces manifestations peuvent participer à la manière dont chacun construit sa vie après la perte.
Il existe parfois une confusion entre maintenir un lien et refuser la mort. Pourtant, les deux ne sont pas incompatibles. Une personne peut parfaitement avoir compris que quelqu'un est mort et continuer à lui parler intérieurement. Elle peut accepter son absence tout en conservant une relation affective avec son souvenir. Elle peut reconstruire sa vie sans considérer que cette reconstruction exige d'effacer ce qui existait auparavant.
Le deuil n'est donc pas forcément un chemin qui va de "avec lui" vers "sans lui". Il peut aussi être un passage de : "Je vis avec toi" à "Je vis avec ton absence, mais aussi avec tout ce que notre histoire a laissé en moi."
Avec le temps, certains souvenirs qui étaient initialement douloureux peuvent prendre une autre dimension. La personne disparue peut continuer à représenter une valeur, un conseil, une façon de voir le monde ou une partie de l'identité de celui ou celle qui reste. Un parent peut se demander : "Qu'aurait fait maman dans cette situation ?". Un enfant devenu adulte peut penser : "Papa aurait été tellement fier de moi". Une personne peut encore chercher, dans les moments difficiles, ce que lui aurait dit son conjoint disparu.
Ces pensées ne signifient pas nécessairement que le deuil est bloqué. Elles peuvent simplement témoigner du fait qu'une relation importante continue d'influencer notre existence. Parce qu'une personne ne disparaît jamais totalement de ce qu'elle a contribué à construire : elle peut continuer à vivre dans nos souvenirs, nos habitudes, nos valeurs, nos gestes et parfois même dans la manière dont nous regardons le monde.
Il est important de ne pas transformer cette idée en nouvelle norme : il n'existe pas une seule bonne manière de maintenir un lien avec un défunt. Certaines personnes auront besoin de parler beaucoup de celui ou celle qu'elles ont perdu, d'autres préféreront garder leurs souvenirs pour elles. Certaines conserveront une chambre, des objets ou des vêtements pendant des années. D'autres auront besoin de ranger rapidement. Certaines visiteront régulièrement une tombe, d'autres ne ressentiront pas le besoin de s'y rendre.
Il n'y a pas de calendrier universel et il n'y a pas de manière obligatoire d'aimer quelqu'un après sa mort. Le deuil est profondément personnel.
Peut-être que l'expression elle-même mérite d'être questionnée, parce qu'une histoire importante ne devient pas moins importante simplement parce qu'elle est terminée. On ne demande pas à quelqu'un de cesser d'aimer son enfant parce qu'il est devenu adulte. On ne lui demande pas d'oublier une amitié parce qu'un ami a déménagé.
Pourquoi faudrait-il alors nécessairement oublier une personne parce qu'elle est morte ? Peut-être que faire son deuil ne consiste pas à tourner la page. Peut-être consiste-t-il plutôt à continuer à écrire son histoire avec une page différente. Une page où la personne n'est plus physiquement présente, mais où elle peut encore avoir une place. Une place qui évoluera avec le temps, qui pourra parfois faire ma, mais qui pourra aussi, un jour, apporter du réconfort.
Le deuil ne consiste pas à effacer quelqu'un de notre vie : il consiste à apprendre à vivre dans une réalité qui a changé. Cela peut prendre du temps, beaucoup de temps. Il peut y avoir des avancées, des retours en arrière, des journées où l'absence semble presque supportable et d'autres où elle redevient immense. Et puis, parfois, un souvenir qui faisait pleurer finit par faire sourire. Non pas parce que la personne nous manque moins, mais parce que l'amour et la douleur ont appris à coexister autrement.
Alors peut-être qu'au lieu de demander à une personne endeuillée si elle a enfin "tourné la page", nous pourrions simplement lui demander : "Comment cette personne continue-t-elle à avoir une place dans ta vie ?"
La question ouvre un espace différent : un espace où le deuil n'est plus seulement considéré comme une séparation, mais aussi comme la transformation d'un lien. Et peut-être est-ce là l'une des choses les plus profondément humaines que nous puissions apprendre : certaines personnes ne sont plus à nos côtés, mais elles continuent malgré tout à faire partie de notre histoire.