On pourrait imaginer qu'un conseiller funéraire doit savoir laisser ses émotions au vestiaire. Après tout, nous accompagnons des familles qui viennent de perdre un proche. Nous devons les écouter, les conseiller, organiser les obsèques, répondre à leurs questions, parfois les aider à prendre des décisions dans un moment où elles ont du mal à réfléchir.
Il faudrait donc être solide, professionnel, maître de soi. Mais être professionnel signifie-t-il pour autant ne rien ressentir ? Je ne le crois pas.
Lorsque je reçois une famille pour la première fois, mon attention est avant tout tournée vers elle. Je cherche à comprendre qui est cette famille en face de moi, ce qu'elle traverse, ce dont elle a besoin et surtout comment je peux la rassurer pour pouvoir ensuite l'accompagner au mieux. Il ne s'agit pas seulement de recueillir des informations pour organiser des obsèques. Derrière chaque question, chaque choix et chaque détail se trouve une histoire. Qui était cette personne ? Quelle place occupait-elle dans la famille ? Qu'est-ce qui comptait pour elle ? Qu'est-ce que ses proches veulent absolument retrouver dans la cérémonie ? C'est aussi pour cela que j'aime prendre le temps de discuter.
Je ne pleure pas avec les familles, mais cela ne signifie pas que je suis insensible. Je peux sourire lorsqu'un proche me raconte une anecdote amusante sur le défunt. Je peux être touché par une histoire. Je peux reformuler doucement une phrase particulièrement difficile. Et surtout, j'aime creuser dans la discussion. Une famille peut commencer par me parler des éléments très pratiques des obsèques et, quelques minutes plus tard, me raconter une passion, une habitude, une phrase que le défunt répétait tout le temps ou un souvenir qui leur arrache un sourire malgré la tristesse. Ces petits détails sont précieux : ils permettent parfois de faire apparaître la personne derrière le défunt. Et lorsque je les retrouve ensuite dans la préparation de la cérémonie, j'ai le sentiment d'avoir contribué à faire quelque chose qui ressemble véritablement à cette personne.
Il y a évidemment des situations qui sont plus difficiles que d'autres. Les décès d'enfants ou de jeunes personnes sont particulièrement éprouvants. Les relations extrêmement fortes entre un défunt et ses proches peuvent également me toucher énormément. Tout comme ces situations où je reçois le conjoint ou la conjointe d'une personne âgée qui vient de disparaître après des dizaines d'années de vie commune. Il y a quelque chose de particulièrement bouleversant dans ces moments-là . Parce qu'au-delà du décès, on entre parfois dans l'histoire d'une vie entière.
Ce n'est pas habituellement mon rôle, mais certaines familles me demandent d'être présent lors de la cérémonie, et j'accepte volontiers lorsque je le peux, et c'est parfois là que l'émotion me rattrape davantage. Je n'ai jamais réellement pleuré dans le cadre de mon travail, mais j'ai été extrêmement touché à plusieurs reprises. Parce qu'une cérémonie permet parfois de voir une famille autrement. On découvre les liens, les souvenirs, les silences, les gestes. On voit les émotions que les proches n'avaient pas forcément exprimées à l'agence. Et lorsqu'on a accompagné cette famille depuis le premier rendez-vous, il est difficile de rester totalement extérieur à ce qui se passe.
C'est peut-être ce qui m'étonne le plus : avec l'expérience dans le métier, je ne suis pas devenu plus insensible, au contraire. J'ai développé une sorte de radar. Je repère plus facilement une émotion contenue, une personne qui n'ose pas parler, un proche qui semble perdu, une tension dans une famille ou, au contraire, un souvenir qu'il serait intéressant de faire émerger. L'expérience m'a surtout appris à gérer différemment mes émotions : je sais aujourd'hui parfaitement les maîtriser. Et pour moi, maîtriser une émotion ne signifie pas la supprimer. Cela signifie savoir quoi en faire.
Il est évident que la sensibilité et l'empathie sont importantes pour exercer ce métier correctement. Comment comprendre réellement une famille si l'on ne prête aucune attention à ce qu'elle ressent? Comment entendre ce qui n'est pas dit ? Comment accompagner quelqu'un avec justesse si l'on se contente de suivre mécaniquement une procédure ? Mais il existe aussi une limite : une personne extrêmement sensible, qui absorbe toutes les émotions qu'elle rencontre, pourrait avoir beaucoup de difficultés à exercer ce métier sur la durée. Parce qu'il faut être capable de faire la différence entre ce que ressent la famille et ce que l'on ressent soi-même. Sinon, on risque de ramener chaque histoire chez soi. Et c'est là que l'équilibre devient essentiel.
Non, je ne les laisse jamais au vestiaire. J'en ai besoin pour être dans les meilleures conditions possibles et accompagner correctement les familles. Mes émotions me permettent d'être attentif, de comprendre certaines choses, de percevoir ce qui se joue derrière les mots. Mais j'ai appris à les maîtriser et surtout à dissocier le professionnel du personnel. Lorsque je rentre chez moi, je peux laisser derrière moi une partie de ce que j'ai vécu dans la journée. Mais, soyons honnêtes : dans un métier comme celui-ci, on ne décroche jamais totalement. Il est très fréquent qu'une famille reste dans un coin de ma tête. Je repense à une conversation, à une phrase, à une émotion, à une histoire. C'est aussi cela, être conseiller funéraire : ne pas être insensible à la mort, mais apprendre à rester humain au milieu d'elle.
Le mĂ©tier de conseiller funĂ©raire consiste aussi Ă accompagner les diffĂ©rentes façons de vivre le deuil. DĂ©couvrez nos autres ressources autour du deuil et des liens qui continuent.Â